Alice Asylum était censé achever la trilogie de jeu basée sur le célèbre personnage de Lewis Caroll. Cependant, l’éditeur Electronic Arts n’a pas souhaité financer le projet. Récit d’une suite terminée sur le papier mais qui ne verra - probablement - jamais le jour.
C’est officiel : Alice Asylum, la suite de Madness Returns, ne verra jamais le jour. L’éditeur Electronic Arts, qui détient les droits d’adaptation, a renoncé à financer le titre suite à une « analyse interne de la licence et des conditions du marché ». Une annulation presque anodine pour l’industrie du jeu vidéo, mais pas pour son créateur, American McGee. L’homme, qui portait la franchise depuis presque 20 ans, a déploré la nouvelle sur son Patreon début avril 2023 : « J’ai atteint un point final avec (la série) et la production de jeux en général », explique-t-il. « Je n’ai plus ni idées ni énergie ».
Du rêve au cauchemar
Depuis toujours, McGee imagine les aventures d’Alice comme une trilogie. C’est en 2000 qu’il sort le premier opus, sobrement intitulé « American McGee's ». On y suit les péripéties de la célèbre héroïne qui, après la mort de ses parents dans un incendie, est envoyée dans un asile. Pour échapper à son traumatisme et aux tortures de l’établissement, elle trouve refuge dans le pays des merveilles, créé de toute pièce par son esprit. Loin du film de Disney en 1951, cette version se veut plus sombre, sanglante et psychologique. Il est même devenu le premier soft classé 18+ d’Electronic Arts. Cela ne lui a pas empêché d’être un succès, notamment critique (85/100 sur Metacritic). Une suite, Alice : Madness Returns, est rapidement mise en chantier.
Dans ce second volet, Alice a grandi et pour « guérir », elle doit oublier le pays des merveilles. En dix ans, la licence a passé un vrai cap technique, grâce à la puissance de l’Unreal Engine 3. On y trouve des zones plus abouties et surtout une narration plus poussée. Au final, près de 500.000 unités ont trouvé preneur à travers le monde, sans doute trop peu pour Electronic Arts. En guise de comparaison, le jeu d’action-aventure Dante's Inferno, sorti à la même époque sur PS3 et Xbox 360 (pas PC contrairement à Madness Returns) a fait deux fois mieux. Pour le média GamesRadar+, Retour au pays de la folie se classe parmi les 100 titres « les plus négligés de sa génération ».
Du côté de McGee, en tout cas, pas de doute : un troisième volet en vaut la peine. Il se lance dès 2011 dans sa conception, avant même l’accord de son éditeur. En plus de dix ans, le projet n’entrera jamais en production. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. D’abord avec Alice : Otherland, un titre épisodique avec un gameplay MMO, qui deviendra finalement un court métrage sorti en 2015 sur YouTube. Mais, l’envie d’un nouveau jeu est toujours présente. C’est l’année suivante qu’Alice Asylum, véritable troisième opus de la série, fait son apparition. Electronic Arts veut bien le développer, à condition d’avoir une démo. Problème, McGee n’a pas d’argent et l’éditeur refuse celui d’un éventuel financement participatif. « Je l’ai proposé. Ils ont rejeté l’idée. Ça doit être de l’argent de ma propre poche », affirme-t-il sur Twitter. Le créatif ne perd pas espoir. Pour tenter de convaincre EA, il se lance dans la création d’un ouvrage de référence, une « bible », où est décrit l’intégralité du jeu : du scénario aux graphismes, en passant par les collectibles et les dégâts des armes. Tout y est.
Alice Asylum en 400 pages
A l'intérieur, on découvre qu'Asylum était censé donner une conclusion au périple d’Alice Liddell, toujours dans une ambiance surréaliste voire "cauchemardesque", comme le décrit American McGee. Le tout devait débuter au moment où la jeune fille entre en hôpital psychiatrique, à l’âge de 13 ans, suite à la mort de sa famille. Le personnage aurait alors traversé les cinq étapes du deuil (la dépression, le déni, la colère, le marchandage, l’acceptation) au travers d’une vingtaine d’heures de jeu. Comme par le passé, l'héroïne se serait réfugiée dans son pays des merveilles.
Tout porte à croire que ce troisième opus allait donc retracer l’adolescence d’Alice, via des flashbacks et des souvenirs, jusqu’à son indépendance à l'âge adulte. De quoi expliquer des éléments laissés sans réponse. Notamment, le monde mystérieux dans lequel atterri la jeune femme lors du final de Madness Returns. Mais bien sûr, des nouvelles zones étaient au programme. Le cirque était par exemple censé devenir le domaine du déni. Dans son ouvrage, McGee propose de développer le soft sous Unreal Engine 5. Aujourd'hui, il ne reste que des artworks.
Côté gameplay, on retrouve la même ambition. Comme d'habitude, Alice aurait retrouvé sa fidèle lame Vorpaline, son moulin à poivre et son jeu de cartes meurtrier, mais à la place des bonus liés à chaque robe, les "runes" seraient entrées en jeu, conférant des caractéristiques uniques ("Sulfure" projette des boules de feu, "Aqua Fortis" affaiblit les ennemis, "Sagittarius" matérialise un arc). Pour les obtenir, il fallait tuer leur avatar. Le mode "hystérie" de Madness Returns allait aussi faire son retour. Il octroie, quand la santé est trop basse, un bonus de dégâts. Une aide qui ne servait souvent à rien pour les joueurs expérimentés, note Mcgee. « Dans Asylum, l’intention est de récompenser les joueurs des deux côtés du spectre. L’hystérie reste pour échapper à la mort, mais une nouvelle habileté est disponible pour les joueurs très compétents : Inferno ». Les ennemis, quant à eux, auraient été plus variés et "intelligents", requérant plus de stratégie pour être terrassés.
Malheureusement donc, pour American McGee, « le rêve est fini », alors même que les musiques sont enregistrées. Il précise dans son Patreon qu’il n’a aucun moyen de produire son œuvre ailleurs. Seul Electronics Arts pourrait, de son côté, développer un nouveau titre. Pour l’instant, le créatif ne s'en préoccupe pas. « Si quelqu’un parvient à convaincre EA de faire Asylum, je voudrais préciser qu’à partir de maintenant, je n’ai aucune envie d’être impliqué » explique-t-il. Mon engagement dans la licence Alice touche aussi à sa fin ».