Contributeur
À la manière d'un Georges Lucas, chapeautant la plupart des projets liés à l'univers qu'il a créé, l'ombre de Joanne Rowling plane sur les créations se déroulant dans le monde d'Harry Potter. Et pourtant Warner a décidé de se passer de l'aide de l'écrivaine britannique. Choix réfléchi ou erreur décisive ? Revenons sur le pourquoi du comment de cette décision et les possibles conséquences.
Sommaire
- La polémique J.K. Rowling
- Harry Potter : un univers déjà bien riche
- Le Label Portkey Games : des jeux Harry Potter sans Rowling
- L'expérience de sorcier avant tout
La polémique J.K. Rowling
Si J.K. Rowling a longtemps été une figure respectée, elle est dernièrement devenue persona non grata dans le domaine publique. Si vous êtes du genre à vous perdre sur Twitter, vous savez sans doute pourquoi. Tout a commencé en juin 2020 avec un tweet justement. L'écrivaine de renom avait partagé un article d'opinion de devex intitulé "Créer un monde post-COVID plus égalitaire pour les personnes menstruées". Visiblement interloquée par cette tournure de phrase, elle avait émis un petit commentaire pour le moins discutable.
« Les personnes qui ont leurs règles ». Je suis sûre qu’on avait un mot pour désigner ces personnes, avant. Que quelqu’un m’aide. Fammes ? Fommes ? Fimmes ?
Sauf qu'il existe aujourd'hui des hommes (transgenres) qui ont bel et bien leurs règles. Mais bien que ce ton sarcastique n'ait pas beaucoup plu à la communauté LGBTQI+, la simple ignorance pouvait encore être invoquée et le désastre évité. Mais non, le lendemain Rowling persiste avec un thread qui a mis le feu aux poudres.
If sex isn’t real, there’s no same-sex attraction. If sex isn’t real, the lived reality of women globally is erased. I know and love trans people, but erasing the concept of sex removes the ability of many to meaningfully discuss their lives. It isn’t hate to speak the truth.
— J.K. Rowling (@jk_rowling) June 6, 2020
Les réactions oscillent entre une vive colère et une profonde déception. Il faut dire que l'œuvre de J.K. Rowling a souvent été perçue comme un plaidoyer en faveur de l'égalité, de la justice et de la tolérance. Rappelons que ce cher Albus Dumbledore est gay. Si cela était vivement sous-entendu dans les livres, l'écrivaine l'a confirmé il y a quelques années. L'univers d'Harry Potter est donc devenu une sorte de safe place pour la communauté LGBTQI+. Le choc n'en fut donc que plus grand pour ses membres.
Certains ont pointé du doigt des attaques qualifiées d'infondées, mais au global, la majorité s'est bien accordé sur une seule et même conclusion : les propos de J.K. Rowling étaient transphobes. Et elle ne s'est d'ailleurs pas arrêtée là, continuant de rallumer la polémique à coup de tweets cyniques et bourrés de sous-entendus ou même d'interview, comme celle donnée au magazine (à l'axe mysogino-conservateur) Good Housekeeping. L'autrice est une TERF (féministe excluant les personnes trans) et elle l'assume, militant ouvertement pour la propagation de ses idées.
War is Peace.
— J.K. Rowling (@jk_rowling) December 12, 2021
Freedom is Slavery.
Ignorance is Strength.
The Penised Individual Who Raped You Is a Woman.https://t.co/SyxFnnboM1
Mais cela a bien mal à passer, et pas seulement auprès des premiers concernés. Très vite la polémique enfle et il n'est plus bon de s'afficher aux côtés de l'écrivaine britannique. Les Animaux Fantastiques 3 a cherché à invisibiliser tant bien que mal l'écrivaine aux crédits tandis que les ligues de Quidditch Major League Quidditch et US Quidditch ont exprimé le souhait de changer de nom pour ne plus être associé à l'autrice. C'est simple, tout projet en lien avec l'œuvre de J.K. Rowling part aujourd'hui avec un sérieux boulet à se traîner. Nombreux sont ceux préférant boycotter les dits projets plutôt que de donner un soupçon de légitimité à Rowling, et cela se défend.
Et ça, ça n'arrange pas les affaires de Warner. Surtout que cette polémique est arrivée au beau milieu de la communication autour d'Hogwarts Legacy : l'Héritage de Poudlard. Selon certains, elle a d'ailleurs joué un rôle dans le silence médiatique que s'est imposé Warner pendant plusieurs mois. Il faut dire que dès octobre 2020, on demandait déjà à David Haddad, président de Warner Bros. Games, de rendre des comptes. Si ce dernier s'en était sorti avec un habile numéro d'équilibriste pour ne froisser personne, la compagnie a quand même bien insisté sur le fait que J.K. Rowling ne jouait aucun rôle dans le développement du jeu. Un message inquiétant pour certains qui voient difficilement comment produire un jeu assez riche et cohérent sans J.K. Rowling aux commandes (ou au moins à la validation). Mais y-a-t-il vraiment des raisons de s'inquiéter ?
Harry Potter : un univers déjà bien riche
Les fans d'Harry Potter le savent, le lore de la série est très étendu et détaillé. Il est en effet loin de s'arrêter aux livres et films que l'on connaît tous. Les écrits annexes (Le Quidditch à travers les âges, Les Animaux fantastiques, Les Contes de Beedle le Barde et Prologue à Harry Potter) ont permis à J.K. Rowling d'étoffer un peu plus son univers. Mais c'est surtout Pottermore qui a fait de l'univers d'Harry Potter un écosystème vaste et en constante évolution.
De juin 2011 à octobre 2019, Pottermore était la référence pour tout bon fan d'Harry Potter. D'une certaine façon, il s'agit des prémices d'Hogwarts Legacy. Le site proposait en effet aux "joueurs" de devenir élève à Poudlard. On pouvait assister à sa propre cérémonie de la Répartition, se voir assigner sa forme de Patronus ou encore réaliser quelques potions et sortilèges. Mais outre ces petites joies, Pottermore était surtout une source incroyable d'informations sur ce riche univers.
J.K. Rowling y publiait fréquemment des articles permettant d'approfondir des points bien précis. En plus de cela, les fans assidus pouvaient profiter de brèves régulières provenant de la Gazette du Sorcier notamment. L'autrice a même sorti des livres au format numérique exclusivement sur le site. En somme, Pottermore était un moyen de gonfler un peu le lore. Entre les anecdotes, les événements historiques, les descriptions de phénomènes précis ou encore les courtes biographies, J.K. Rowling a bien usé sa plume, laissant pléthore d'informations qu'il ne suffisait plus qu'à compiler. Une tâche que tente tant bien que mal de remplir le wiki dédié à l'univers d'Harry Potter.
Entre les créatures, le Quidditch, les nombreux moments historiques, les figures emblématiques, les différents lieux, ou encore les quelques écoles, il y a de la matière. Il n'est donc pas bien difficile de piocher là-dedans pour produire une histoire cohérente et solidement inscrite dans le lore Harry Potter. Et ça Warner le sait d'ailleurs très bien. En 2017, l'entreprise a même créé le label Portkey Games, un label de jeux vidéo liés à l'univers de J.K. Rowling, sans J.K. Rowling.
Le Label Portkey Games : des jeux Harry Potter sans Rowling
Contrairement aux précédents jeux estampillés Harry Potter (Harry Potter à l'école des sorciers et consorts), les jeux Portkey Games ont une certaine indépendance. S'ils se targuent d'avoir l'approbation de l'écrivaine, cette dernière semble surtout avoir établi un contrat de confiance aveugle (moyennant finance) envers Warner Bros. Games. Si l'éditeur doit ainsi s'assurer que les jeux respectent bien la vision initiale de l'autrice, elle ne repasse pas derrière pour s'en assurer. Les jeux LEGO fonctionnent d'ailleurs sur le même principe : ils répondent de Warner Bros. Games et non de J.K. Rowling.
J.K. Rowling n'est pas directement impliquée dans la création des jeux. Cependant, son extraordinaire bibliographie constitue le fondement de tous les projets dans le Monde des Sorciers.
Et le moins que l'on puisse dire, c'est que jusqu'ici le Label Portkey Games a fait preuve d'un profond respect du matériel de base. Si le nom ne vous dit rien, son premier jeu annoncé n'était autre que Harry Potter : Wizards Unite, le Pokémon GO à la sauce Harry Potter. Le label a également chapeauté Harry Potter : Puzzles & Spells, Harry Potter : Magic Awakened et, surtout, Harry Potter : Secret à Poudlard. Car si les trois premiers ne sont pas vraiment développés côté lore, ce dernier l'exploite pleinement.
Il faut dire que le concept aide. Dans ce jeu mobile, vous incarnez un élève de Poudlard de sa première à sa dernière année. Vous pouvez le personnaliser, choisir sa maison, assister aux cours, adopter des créatures magiques, rejoindre un club, jouer au quidditch, collectionner des Chocogrenouilles... D'une certaine façon, c'est Hogwarts Legacy : l'Héritage de Poudlard avant l'heure (avec beaucoup moins de moyen et de gameplay). Et l'histoire s'inscrit parfaitement dans le lore près établi de J.K. Rowling, sans qu'elle n'ait jamais eu son mot à dire sur le jeu. Les incohérences ou fantasies sont assez rares et il s'agit d'un bon moyen d'en apprendre plus sur Peeves, Gwendoline la fantasque, Beatrix Bloxam, Ignatia Wildsmith, l'études des moldus, les Veaudelunes, les secrets de Poudlard et tant d'autres choses encore.
Le jeu n'est clairement pas une révolution et est même assez mauvais (notamment à cause de son rapport aux micro-transactions). Mais son rapport au lore d'Harry Potter a réussi à accrocher de nombreux joueurs qui continuent de vivre leur petite vie dans les couloirs de Poudlard. Il y a près d'un an, le jeu enregistrait plus de 82 millions de téléchargements. Ce titre a montré qu'il était possible de produire un jeu avec une histoire originale et cohérente, sans que J.K. Rowling n'ait eu besoin d'y mettre son grain de sel. Avec les moyens dont dispose Avalanche, réitérer l'exploit avec Hogwarts Legacy ne devrait pas poser trop de souci. Oui mais voilà, les jeux historiques nous l'ont bien montré, le véritable ennemi de la cohérence c'est le gameplay et l'expérience de jeu.
L'expérience de sorcier avant tout
Lors du dernier State of Play, les plus pointilleux d'entre-vous auront sans doute remarqué plein de petits détails qui posent problème. Comment un simple étudiant peut-il se balader aussi librement autour de Poudlard ? Si l'on peut se déplacer ainsi à balais, pourquoi n'y-a-t-il pas plus de trafic aérien dans le ciel magique ? Depuis quand des élèves de Poudlard peuvent-ils avoir leur propre réserve animalière ? Et puis comment un jeune de 15 ans peut-il se retrouver face à autant d'ennemis au lieu d'être bien sagement en cours ? Oui mais voilà, sans tous ces points le jeu n'aurait pas la même valeur et perdrait de sa superbe en termes d'expérience de jeu.
Nous ne sommes plus sur un petit jeu mobile au gameplay limité. Hogwarts Legacy est un RPG ambitieux dont la force principale se doit d'être l'expérience de jeu. Cette dernière prévaudra toujours sur la cohérence du titre. Avalanche a d'ailleurs bien insisté sur ce fait, tout en mettant un point d'honneur à rappeler que leur proposition n'a rien d'une hérésie pour le Monde des Sorciers.
Nous voulions apporter une nouvelle interprétation du monde des sorciers aux joueurs et nous avons donné la priorité à l’expérience de jeu sur la fidélité aux livres ou aux films ; mais décrire notre travail de cette façon est à mille lieues de refléter à quel point nous nous sommes attachés, pour le moindre détail, à préserver l’authenticité et à faire en sorte que les joueurs reconnaissent instantanément chaque référence.
Parce que oui, le jeu semble incohérent que si l'on est très pointilleux. Si ce n'est pas le cas, on ne peut que reconnaître le travail remarquable des développeurs d'Avalanche qui nous ont présenté un univers mêlant habilement le lore initial et l'interprétation des films. On reconnaît la Grande Salle, la salle commune de Gryffondor ou encore celle de Serpentard qui ressemblent fortement à celles vues au cinéma. Mais certains découvriront sans doute les elfes de maison dans les cuisines, les salles communes des autres maisons ou encore la sournoiserie de ce cher Peeves.
Pour ce qui est des amateurs d'Histoire avec un grand H, ils auront l'occasion de se glisser au milieu d'un conflit historique : celui opposant les Gobelins aux Sorciers. Les relations entre les deux espèces ont longtemps été tendues à cause d'a priori négatifs de la part des uns comme des autres. Au XIV° siècle, les gobelins perturbèrent différents événements importants visant à instaurer de nouvelles lois magiques. Trois siècles plus tard, ils fourmentèrent une révolte pour protester notamment contre les injustices jouant contre eux. Ces manifestations de colère furent répétées de nombreuses fois au cours des siècles suivants, jusqu'à ce qu'Oswald Beamish obtienne gain de cause pour les gobelins entre 1850 et 1932.
Alors certes, le choix d'installer le jeu dans la fin des années 1800 (soit quand le conflit commençait à se calmer) est un peu curieux. Mais cela n'a rien de bien étonnant. Oui le jeu devrait être globalement cohérent, oui il s'inscrit dans un lore pré-établi, mais il s'agit d'un jeu original racontant sa propre histoire.
Votre histoire mérite d’être aussi palpitante que celle des autres héros de ce monde. Si vous commencez en tant que cinquième année, c’est pour que vous soyez pleinement libre de choisir vos aventures et les thèmes que vous souhaitez explorer. Si vous vous trouvez dans les années 1800, c’est pour qu’aucun autre héros ne vienne éclipser votre légende. Et si nous avons créé une toute nouvelle intrigue, c’est pour que le conflit qui vous tourmente ne vous laisse jamais de sentiment de déjà vu.
On a donc peu de chances de croiser Albus Dumbledore dans les couloirs de Poudlard, qu'il arpentait pourtant de 1892 à 1899. Si tout espoir n'est pas mort, la position d'Avalanche semble clair : Hogwarts Legacy sera un jeu à part dans l'univers d'Harry Potter vous permettant de vivre votre propre aventure dans le Monde des Sorciers. Pour ce qui est de la cohérence globale, il n'y a sans doute pas trop d'inquiétudes à avoir, et ce même si J.K. Rowling n'est pas aux commandes. Car au final, le monde d'Harry Potter est devenu bien plus grand qu'elle, pouvant évoluer de façon cohérente sans même qu'elle soit à l'écriture (ce qu'elle ne cherche plus à faire d'ailleurs). Et même si elle avait été là, elle n'aurait pas pesé bien lourd face à ce qui sera le cœur d'Hogwarts Legacy : l'expérience de jeu.
Précommander Hogwarts Legacy sur Amazon